Enrique Peña Nieto : Peut-il réformer le Mexique ?

Image

En juillet dernier, l’élection à la Présidence d’Enrique Peña Nieto, le candidat du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI, centriste-libéraux), avait fait naître des craintes parmi une partie de la population. Certains mexicains redoutaient en effet que la victoire de l’ancien parti hégémonique[1] ne marque un retour de l’autoritarisme. Le nouveau Président était également critiqué pour sa proximité avec certains médias alors que d’autres ne voyaient en lui qu’un simple « candidat playboy » ou une « marionnette ».

Pourtant, depuis qu’il a pris ses fonctions, le 1er décembre dernier, Enrique Peña Nieto a surpris. En à peine 5 mois, l’ancien Sénateur de l’Etat de Mexico a démontré sa volonté de modernisation du pays, présentant ainsi deux réformes ambitieuses concernant l’éducation et les télécommunications, tout en annonçant de nouveaux chantiers pour le second semestre (énergie, fiscalité,…etc.). Par ailleurs, l’arrestation en février de la présidente du plus puissant syndicat du pays (le SNTE, le principal syndicat des enseignants), Elba Gordillo, accusée de détournement de fonds, est un signal fort envoyé par le nouveau locataire de « Los Pinos » (L’Elysée locale) en matière de lutte contre la corruption.

Comment expliquer ce « vent de changements » qui souffle actuellement sur le Mexique ? Quel est le contenu des nouvelles réformes ? Le rythme soutenu de modernisation du pays pourra-t-il être maintenu dans les prochains mois ?

Le Mexique, un pays difficile à réformer

Tous les spécialistes s’accordent pour dire que le Mexique a un besoin urgent de réformes, notamment dans les domaines éducatif, énergétique et fiscal. Pourtant, aucune mesure majeure n’a été mise en place dans ces secteurs depuis plusieurs décennies, ce qui se traduit aujourd’hui par un potentiel économique inexploité. La majorité des économistes estiment ainsi que la croissance du PIB mexicain pourrait atteindre, en cas de modernisation profonde du pays, 5 à 6% annuellement, contre 3,5% actuellement[2].

Au cours des deux Présidences du Parti Action Nationale (PAN, droite conservatrice), celles de Vicente Fox (2000-2006) et de Felipe Calderón (2006-2012), l’absence de consensus politique et les querelles partisanes ont empêché toute réforme majeure. Le Parti Révolutionnaire Institutionnel et le Parti de la Révolution Démocratique (PRD, centre-gauche) se sont ainsi opposés de manière quasi-systématique à tout projet au cours des 12 dernières années, retardant ainsi la modernisation du pays.

L’idée du « Pacte pour le Mexique »

Pour éviter d’être confronté au même problème que ses prédécesseurs, Enrique Peña Nieto, dont le parti ne possède pas une majorité absolue au Congrès, a invité, dès sa prise de fonctions, les 3 principales forces politiques du pays à travailler ensemble à l’élaboration des réformes jugées vitales pour le pays. Le PRI, le PAN et le PRD ont ainsi signé le 2 décembre le « Pacte pour le Mexique », un accord visant, selon le discours officiel, à stimuler la croissance économique, améliorer la sécurité publique, transformer le pays en une société de droits et de libertés, lutter contre la corruption et favoriser une gouvernance démocratique.

La première grande réforme du sexennat : l’éducation 

Le « Pacte pour le Mexique » a très rapidement produit ses premiers effets positifs. Ainsi, grâce au soutien des principales forces politiques du pays, le nouveau Président a pu promulguer, dès le 25 février, sa première réforme constitutionnelle : la réforme éducative.

Le système éducatif mexicain est unanimement considéré par les observateurs internationaux comme défaillant et archaïque. Une enquête menée en 2009 par le « Programme international pour le suivi des acquis des élèves » (Pisa) classait ainsi le Mexique à la dernière place (34ème) des pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE).

L’une des principales raisons avancées pour expliquer l’inefficacité du système éducatif mexicain, malgré les dépenses importantes consenties par l’Etat, est l’influence du Syndicat National des Travailleurs de l’Éducation (SNTE), l’un des plus grands syndicats professionnels en Amérique latine. Cette organisation, accusée de corporatisme et de clientélisme, avait notamment obtenu que, jusqu’en 2008, les places d’instituteurs et de professeurs s’héritent de père en fils. De plus, les observateurs estiment que les promotions des professeurs sont davantage justifiées par leur loyauté envers les leaders syndicaux (principalement ceux du SNTE) plutôt qu’à leurs compétences et professionnalisme.

Afin de réduire l’influence du SNTE, la réforme de l’éducation va entrainer la création d’un « Système Professionnel Enseignant » chargé de déterminer les critères d’entrée, de maintien et de promotion des professeurs au sein du système éducatif. Elle obligera également les professeurs à se soumettre aux évaluations d’un organisme autonome et indépendant (l’Institut National pour l’Evaluation de l’Education).

Prochaine étape : La réforme des télécommunications 

Avec le soutien des trois principaux partis du pays, Enrique Peña Nieto devrait promulguer dans les prochains jours une importante réforme des télécommunications visant à encourager la concurrence et favoriser les investissements étrangers au sein de ce secteur stratégique. Cette réforme devrait, selon les autorités mexicaines, garantir l’accès à une information pluraliste, assurer une couverture universelle (pour la télévision, la radio et la téléphonie), réduire les tarifs et améliorer la qualité des services et des programmes proposés.

Le secteur des télécommunications mexicain est actuellement peu compétitif et archaïque, conséquence directe des situations de monopoles et d’oligopoles. Ainsi, les entreprises América Móvil et Telmex, appartenant au célèbre homme d’affaires Carlos Slim, détiennent respectivement 70% du marché de la téléphonie mobile et 84% du secteur de la téléphonie fixe. Les groupes Televisa et TV Azteca possèdent quant à eux la quasi-totalité des chaînes de télévisions ouvertes. Dans un rapport présenté l’année dernière, l’OCDE affirmait que le dysfonctionnement du secteur des télécommunications avait entraîné une perte d’environ 100 milliards d’euros pour le Mexique entre 2005 et 2009.

Cette réforme prévoit la création de lInstitut Fédéral des Télécommunications (IFETEL), un organisme autonome doté d’un pouvoir de sanction dont l’objectif sera de limiter la concentration nationale et régionale des fréquences. L’IFETEL pourra exiger des ventes d’actifs de la part des entreprises qui contrôlent plus de 50% du marché des médias ou des télécoms. Cet institut de régulation sera également chargé d’octroyer et de révoquer les concessions de radiodiffusion et de télécommunication (auparavant cette décision relevait du pouvoir exécutif). Deuxième point-clé de cette réforme, les investisseurs étrangers pourront désormais détenir jusqu’à 100 % du capital des opérateurs télécoms (contre 49% actuellement) et 49 % de celui des diffuseurs audiovisuels (contre 0% actuellement)

Deux grandes réformes avant la fin de l’année : l’énergie et la fiscalité

Le rythme soutenu de modernisation du pays devrait être maintenu dans les prochains mois. L’ancien Sénateur de l’Etat de Mexico a ainsi annoncé deux réformes majeures pour le second semestre de l’année, concernant la fiscalité et l’énergie.

Concernant cette dernière, le nouveau Président mexicain a affirmé son intention de moderniser et d’améliorer la compétitivité de l’entreprise publique Petróleos Mexicanos (Pemex).

Selon les autorités, cette réforme permettra d’augmenter la production d’énergie et de baisser le coût de l’électricité pour les ménages et les entreprises. Cette mesure est également présentée comme la condition sine qua none pour accélérer la croissance économique du pays.

Alors que les partis de gauche, et plus particulièrement le mouvement “Morena” d’Andrés Manuel López Obrador, accusent le gouvernement de vouloir « brader » le pétrole mexicain aux multinationales étrangères, Enrique Peña Nieto a affirmé que la réforme énergétique ne prévoyait pas la privatisation de Pemex. L’investissement privé dans le secteur pétrolier devrait cependant être encouragé sur le modèle de l’entreprise brésilienne Petrobas, associée à des investisseurs privés, sans privatisation de la société. .

Le Mexique dispose d’importantes réserves pétrolières, de l’ordre 13 868 millions de barils prouvés au 1er février 2013, ce qui place ce pays parmi les 20 nations possédant le plus de réserves à l’échelle mondiale. Cependant, plusieurs observateurs estiment que le Mexique pourrait être déficitaire au niveau énergétique à l’horizon 2020 si aucune réforme majeure n’est entreprise. En effet, la production pétrolière est en déclin depuis plusieurs années, 3,4 millions de barils étaient ainsi produits quotidiennement en 2004 contre 2,6 l’année dernière.

Aucune réforme majeure n’a été entreprise dans le secteur énergétique par les précédents Présidents alors que la majorité des observateurs estiment depuis deux décennies qu’une modernisation de Pemex est indispensable.

Quel avenir pour le « Pacte pour le Mexique » ?

Enrique Peña Nieto a bénéficié jusqu’à présent de conditions favorables pour réformer le pays. Des menaces sérieuses pèsent cependant sur l’avenir du « Pacte pour le Mexique ».

En 2015, se tiendront en effet les élections fédérales intermédiaires. Pour marquer leur différence et obtenir ainsi davantage de suffrages, le PAN et le PRD seront alors beaucoup moins enclins à collaborer avec le parti au pouvoir. Enrique Peña Nieto souhaite donc mettre en place le maximum de réformes au cours des deux premières années de son mandat.

Par ailleurs, si le PAN et le PRD ont signé le « Pacte pour le Mexique », il existe, à l’intérieur même de ces partis, des courants opposés à cet accord. Ainsi, pour René Bejarano (PRD), le parti au pouvoir cherche à mettre en place une stratégie de retour à l’autoritarisme en éliminant toute forme d’opposition politique. La montée en puissance, à l’intérieur du PAN et du PRD, de factions opposées à la collaboration avec le PRI pourrait donc sérieusement compromettre l’avenir du « Pacte pour le Mexique ».

Enfin, un événement récent est venu illustré la fragilité de l’accord entre les trois principaux partis du pays. Ainsi, toutes les activités publiques du « Pacte pour le Mexique » ont été temporairement suspendues le 23 avril suite à des accusations des partis d’opposition contre une prétendue utilisation des ressources publiques en faveur du candidat du PRI au poste de gouverneur dans l’Etat de Veracruz. Si les présidents des trois principaux partis ont depuis accepté de reprendre leur collaboration, cet événement illustre la précarité du « Pacte pour le Mexique ». S’ils souhaitent pouvoir continuer de réformer le Mexique, Enrique Peña Nieto et son gouvernement devront donc redoubler d’efforts pour assurer la pérennité de cet accord, notamment en maintenant un dialogue permanent avec les partis d’opposition et en les intégrant réellement dans l’élaboration des futures réformes. 


[1] Le PRI a gouverné le Mexique de manière ininterrompue entre 1929 et 2000.

[2] Prévision du FMI pour le Mexique en 2013. L’année précédente, ce chiffre était de 4%.

Advertisements

3 thoughts on “Enrique Peña Nieto : Peut-il réformer le Mexique ?

  1. Bonjour,

    Pensez vous qu’il va réussir à vraiment améliorer la sécurité? Ce n’est pas une mince affaire, vu dans l’état dans lequel i récupère le pays.

    • Bonjour !

      Je suis assez septique. La nouvelle stratégie anti-criminalité n’inclut pas deux piliers indispensables: la lutte contre la corruption au plus haut niveau de l’Etat et la lutte contre le patrimoine des narcotrafiquants (souvent incorporé dans l’économie réelle).

      Je ne pense donc pas qu’il y aura une amélioration significative de la situation sécuritaire à court-terme

      • Espérons que ça s’améliorera un jour car c’est vraiment dommage pour un si beau pays.
        Bon courage pour votre blog!

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s