Mexique : L’émergence des milices d’auto-défense

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Une augmentation significative du nombre des groupes d’auto-défense a été observée depuis le début de l’année au Mexique.

Une réponse à la dégradation de la situation sécuritaire

La situation sécuritaire au Mexique est alarmante. Depuis maintenant huit années, de puissantes organisations criminelles multi-facettes[1], appelées « cartels» par les médias, s’affrontent pour le contrôle des zones stratégiques pour le narcotrafic[2] ainsi que pour la domination du marché local de la drogue[3] et de l’extorsion. Autrefois limitée aux villes frontalières du Nord, la narcocriminalité s’est progressivement propagée dans d’autres régions du pays, notamment dans les Etats du Centre et de l’Ouest. Au total, plus de 70 000 décès liés au crime organisé ont été enregistrés au Mexique durant le mandat de Felipe Calderón (2006-2012), ce qui représente le conflit le plus meurtrier à l’échelle mondiale pour cette période.

Face à l’incapacité des autorités à réduire la violence dans certaines zones du pays, plusieurs milliers de citoyens (paysans pour la plupart) ont décidé d’organiser leur défense en créant des organisations s’apparentant à des milices armées. Ces groupes, désormais actifs dans plusieurs secteurs du Guerrero, du Michoacán, de l’Oaxaca, du Chiapas, de l’Etat de Mexico et du Morelos, patrouillent dans les villages, érigent des barrages routiers et arrêtent les individus soupçonnés d’être des délinquants. L’Union des Villages et des Organisations de l’Etat de Guerrero (UPOEG), l’un des principaux mouvements civils d’auto-défense (également appelés “polices communautaires”), a ainsi capturé au début de l’année 54 personnes soupçonnées d’enlèvements et d’extorsions dans les localités d’Ayutla et Teconoapa. 31 de ces individus ont été remis aux forces de sécurité au cours du mois de février.

La preuve de l’échec de la stratégie anti-criminalité

Ce phénomène illustre la défiance croissante d’une part de la population envers ses institutions et le recul de l’autorité étatique dans certaines zones du pays. En effet, au cours des dernières années, l’Etat a progressivement perdu le contrôle de plusieurs régions isolées du pays au profit des organisations criminelles (généralement les cartels de la drogue). En raison de l’absence (ou de la présence extrêmement limitée) des forces de sécurité dans ces zones, les habitants y sont régulièrement la cible d’extorsions, d’enlèvements et d’homicides. Outre les Etats défavorisés du sud-ouest du pays (Michoacán, Guerrero et Oaxaca), la région montagneuse du « triangle d’or » (à cheval sur les Etats de Sinaloa, Durango et Chihuahua dans le Nord-ouest) est un symbole de ces zones de non-droit.

Une menace potentielle pour la sécurité du pays

Si ces groupes peuvent réduire la criminalité à court terme, ils représentent néanmoins une menace potentielle à long terme. Ainsi, en Colombie, certains groupes d’auto-défense constitués dans les années 1990 pour lutter contre les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) sont désormais impliqués dans le narcotrafic et l’extorsion. “Los Urabeños”, une bande criminelle créée à la suite de la démobilisation des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), sont ainsi devenus l’un des principaux groupes de narcotrafiquants du pays. Il existe donc un risque que les milices mexicaines se radicalisent et deviennent à leur tour des groupes criminels. Le gouverneur de l’Etat de Guerrero, Ángel Aguirre Rivero, a ainsi fait part en février de son inquiétude face à la multiplication de ces organisations, affirmant notamment que ces dernières pourraient être infiltrées par des membres de l’Armée Populaire Révolutionnaire (Ejército Popular Revolucionario, marxiste-léniniste). Les autorités redoutent également que ces groupes soient progressivement noyautés par les cartels. Le gouvernement mexicain a ainsi arrêté en mars plusieurs membres d’une « police communautaire »  de Buenvaista Tomatlan (Etat de Michoacán, Ouest) soupçonnés d’appartenir au Cártel de Jalisco Nueva Generación (CJNG).

Une multiplication des incidents impliquant les groupes d’auto-défense pourraient être observés au cours des prochains mois si les autorités ne prennent pas rapidement de mesures contre ces organisations. La situation est déjà particulièrement préoccupante dans l’ouest du pays, en particulier dans l’Etat de Guerrero où ces milices agissent en toute impunité.


[1] Outre le trafic de drogue, ces cartels se consacrent également à d’autres activités criminelles comme l’extorsion, le racket de migrants, le vol (de pétrole notamment),…etc.

[2] Villes frontalières avec les Etats-Unis, localités portuaires, zones productrices de drogues,…etc.

[3] La consommation de drogue a augmenté sensiblement au Mexique depuis le début du siècle.

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2 thoughts on “Mexique : L’émergence des milices d’auto-défense

  1. Bonjour et bon article. Je confirme la chose pour vivre au Jalisco, que la situation s’est dégradé dans l’ensemble du pays. Avant seul le nord était dangeureux, et encore on pouvait y vivre jusqu’en 2006, et depuis le début de la guerre (par les armes) contre le narco traffic, il y a eu une explosion des cartles et des violences.
    Votre article parle de mesures à prendre mais il aurait dû aborder la source du problème à savoir la corruption, l’inefficacité de la police payée au lance pierre et dont les policiers de base ont souvent du mal à écrire l’espagnol correctement.
    En grande partie source du problème, la corruption est aussi le carrefour pour la diminution des violences, hors aucune mesure n’est prise pour lutter contre ce fléau. Le problème n’est donc pas prêt d’être résolu.
    de plus les cartels font faire des études à leurs gosses qui investissent dans le secteur privé pour former des entreprises “légales” et financent peut être des partis.

    • Bonjour, et merci pour votre commentaire, c’est très intéressant. Où vivez vous dans le Jalisco ?

      Je suis tout à fait d’accord avec vous. Pour moi, l’absence de lutte contre la corruption (notamment au plus haut niveau de l’Etat) et l’absence de mesures visant le patrimoine des narcotrafiquants (incorporé dans le tissu économique du pays) sont deux des principales raisons qui expliquent l’influence actuelle des cartels de la drogue mexicains.

      De plus, la “nouvelle” stratégie présentée par EPN ne contient pas de mesures allant dans ce sens, les cartels ont donc encore de beaux jours devant eux.

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