Hugo Chávez au-delà des clichés

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Il était un « dictateur », un « diable » ou un « illuminé » pour les uns. Pour les autres, c’était un « grand libérateur » et « le héros de l’anti-impérialisme ». Rarement une personnalité politique n’aura autant suscité la controverse qu’Hugo Chávez Frías, décédé le 5 mars dernier après avoir dirigé le Venezuela pendant 14 années.

Ces débats enflammés au sujet du leader de la « révolution bolivarienne » s’expliquent par son tempérament explosif, ses discours parfois radicaux et son goût prononcé pour la provocation. Ces controverses sont également dues au traitement médiatique qui lui était réservé, en particulier dans les pays dits « Occidentaux ». Ainsi, la plupart des grands médias n’ont eu de cesse de présenter la présidence d’Hugo Chávez sous un jour peu flatteur, se contentant de ressasser les mêmes thèmes (personnalisation du pouvoir, insécurité et alliances internationales douteuses) tout en passant sous silence ses réussites.  

Ces débats interminables autour de la personnalité d’Hugo Chávez ont empêché de dresser un bilan non-partisan de ce qui a été accompli au cours de ces 14 dernières années au Venezuela. Très peu de spécialistes se sont extirpés de ces controverses pour souligner aussi bien les grandes avancées qu’a connues ce pays depuis 1998 que les erreurs et les insuffisances des politiques menées par le “comandante“. 

Pour dresser un inventaire des années Chávez, il est très important de comprendre dans quel état se trouvait le Venezuela lorsque le “leader bolivarien” a été élu Président de la République en 1998.  

Avant Chávez

Au cours des 40 années précédentes, de 1958 à 1998, deux partis, l’Action Démocratique (AD, d’inspiration social-démocrate) et le Comité d’Organisation Politique Électoral Indépendant (COPEI, conservateur), se sont partagés le pouvoir et ont appliqué à partir de 1978 une politique économique ultralibérale (réduction des dépenses publiques, libéralisation des prix, suppression des subventions,…etc.) aux conséquences pour le moins néfastes. Ainsi, uniquement entre 1980 et 1987, le PIB par habitant du Venezuela baissa de 20% et l’extrême pauvreté dépassa les 50% de la population. En 1989, la libéralisation du marché des changes, des capitaux et des prix provoquèrent une hausse soudaine et brutale des prix (transport public, essence, blé, lait,…etc). Une révolte populaire éclata alors et embrasa l’ensemble du pays, en particulier Caracas, la capitale. Le Président Carlos Andrés Pérez (Action Démocratique) décréta l’état d’urgence et donna l’ordre à l’armée de réprimer ce mouvement de protestation sociale. 3 000 personnes moururent ou disparurent au cours de ce tragique événement, surnommé le « Caracazo », lequel marqua une rupture entre le peuple vénézuélien et les deux grands partis traditionnels. Trois ans plus tard, en 1992, Hugo Chavez tenta, avec un groupe de militaires partageant ses idéaux, de prendre le pouvoir par les armes. Il échoua et fut emprisonné. En 1994, le Président Rafael Caldera (COPEI), tout juste élu, le fit libérer à condition qu’il quitte l’institution militaire. De nouveau libre, Hugo Chávez créa en 1997 son propre parti politique, le Mouvement Cinquième République, avec lequel il se lança dans la campagne électorale présidentielle. Il fut élu Président en 1998 sur un programme de refonte de la République et d’opposition au néolibéralisme. Il s’apprêtait alors à assumer cette fonction pendant 14 années durant lesquelles le Venezuela allait connaître de profonds changements.

Les grandes avancées sociales

La plus grande réussite d’Hugo Chávez est sans conteste d’avoir amélioré de façon significative la situation sociale du Venezuela, en particulier le niveau de vie des classes populaires. Grâce aux revenus du pétrole[1], autrefois accaparés par une couche infime de la population, Hugo Chávez a financé des « missions », des programmes sociaux d’envergure[2], dans de nombreux domaines comme la santé, l’éducation, l’alimentation ou le logement.  Résultat, entre 1997 et 2011, le taux de pauvreté a chuté, passant de 49 à 27,4% de la population, et le Venezuela affiche désormais le niveau d’inégalités le plus faible de la région. Pour l’alimentation, la situation des secteurs les plus défavorisés s’est sensiblement améliorée grâce à la mise en place d’un réseau de magasins de distribution alimentaire de produits de base à des prix subventionnés dans les quartiers populaires. Concernant l’éducation, les résultats sont également positifs. Ainsi, l’illettrisme a été éradiqué dès 2005 grâce à une importante campagne d’alphabétisation. Par ailleurs, le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur a connu une augmentation fulgurante, passant d’environ 750 000 en 1998 à 2,5 millions actuellement. Enfin, au niveau de la santé, d’importants progrès ont été réalisés grâce à la mise en place d’un réseau de prévention et de soins primaires, notamment dans les quartiers populaires où des comités de santé offrent gratuitement des consultations et des soins aux habitants.

Un bilan économique contrasté

Au niveau économique, le bilan est plus contrasté. D’un coté, le pays connait une forte croissance économique (5,5% en 2012) et le taux de chômage a été sensiblement réduit (7,3% en 2012 contre 16,1% en 1999). Cependant, le Venezuela fait face à une inflation galopante (supérieure à 20% au cours des dernières années), en raison notamment des dévaluations fréquentes du “bolivar”, la monnaie locale. En outre, le Venezuela demeure extrêmement dépendant au pétrole, lequel représente 94 % des exportations et la moitié du budget de l’État. L’un des principaux reproches qui peut être adressé à Hugo Chávez concerne ainsi son incapacité à diversifier l’économie du Venezuela. En revanche, l’ancien occupant du Palais de Miraflores (l’Elysée locale) ne peut pas être objectivement accusé d’avoir mis en place une politique économique “communiste” voire “bolchévique” comme l’affirme certains. En effet, s”il a encouragé la création de coopératives, Hugo Chavez n’a pas aboli le système capitaliste au Venezuela, un pays où le secteur privé produit toujours la plus grande part du PIB.

Le Venezuela, une dictature ?

Au niveau politique, contrairement à ce que peuvent laisser entendre certains médias, le Venezuela de Chávez est loin de s’apparenter à une dictature. Contrairement à des pays comme l’Arabie Saoudite, la Corée du Nord ou Cuba, la majorité des radios et des chaînes de télévision du Venezuela sont privées et majoritairement aux mains de l’opposition. Par ailleurs, au cours des 14 dernières années, 15 élections ont été organisées dont 4 présidentielles. La transparence de ces scrutins a été soulignée par tous les observateurs, y compris par l’Union Européenne, l’Organisation des États Américains et le Centre Carter. En outre, la nouvelle Constitution de 1999 inclut un mécanisme de destitution du Président de la République, le référendum révocatoire de mi-mandat, chose peu commune pour un régime dictatorial (et même pour les démocraties européennes). En 2004, l’opposition parvint à réunir un nombre suffisant de signatures (c’est à dire 20% de l’électorat) pour organiser cette procédure. 59% des Vénézuéliens se prononcèrent contre la révocation du “leader bolivarien“. Deux ans plus tôt, cette même opposition, que l’on présente comme « modérée » et « d’inspiration centriste » voire « social-démocrate » en Europe, avait fomenté, avec l’appui des États-Unis, un coup d’Etat contre Hugo Chávez. Brièvement emprisonné, le Président vénézuélien fut libéré par des militaires loyalistes et rétablit dans ses fonctions.

L’augmentation de la violence

L’un des principaux points noirs du bilan d’Hugo Chávez concerne la situation sécuritaire. Avec 56 homicides pour 100 000 habitants en 2012, le Venezuela affiche le taux de meurtres le plus élevé de la planète derrière le Honduras. A titre de comparaison, le Mexique, pays particulièrement affecté par les affrontements entre cartels de la drogue, présente un taux d’homicides de « seulement » 24 pour 100 000 habitants. La situation du Venezuela apporte un démenti cinglant au consensus des experts affirmant que les courbes de la criminalité suivent d’assez près celle des indicateurs socio-économiques. Dans ce pays, le taux d’homicides a augmenté sensiblement[3] alors que dans le même temps le taux de pauvreté a nettement diminué. Cette détérioration de la situation sécuritaire s’explique en grande partie par la prolifération des armes à feu et la corruption généralisée au sein de la police du pays, ou plutôt des nombreuses polices du pays (polices des États, polices municipales, corps spécialisés et Garde nationale). Ainsi, 20% des délits recensés au Venezuela impliquent des policiers et 1 membre sur 4 de la police métropolitaine de Caracas fait l’objet d’une enquête.

Les controverses de la politique étrangère

Enfin, la politique étrangère est peut être le sujet le plus controversé du bilan d’Hugo Chávez. D’un coté, le Venezuela bolivarien a constitué, avec d’autres pays alliés, un contrepoids et une alternative au modèle libéral porté par le camp occidental, en particulier par les États-Unis. La manne pétrolière a également permis à Hugo Chávez de soutenir le camp des progressistes en Amérique latine. Le soutien du “comandante” a ainsi aidé des pays comme la Bolivie et l’Équateur à s’émanciper progressivement des politiques impérialistes américaines. D’un autre coté, cet anti-impérialisme a souvent été la caractéristique la plus recherchée par le Président vénézuélien chez ses homologues étrangers, ce qui l’a amené à se rapprocher d’authentiques dictateurs comme Mouammar Kadhafi, Alexandre Loukachenko ou Bachar el-Assad. Des dirigeants qui n’hésitent pas à réprimer, dans leur pays respectif, des organisations sociales et politiques se réclamant, comme Chávez, d’un idéal politique émancipateur et d’une idéologie socialiste. Cette stratégie « campiste » s’est révélée contreproductive et a largement contribué à brouiller l’image de Chávez dans le monde, faisant de lui « l’ami des dictateurs ».

Malgré cela, le bilan de Chávez reste globalement positif. Ce constat est d’ailleurs partagée par la majorité des Vénézuéliens qui l’ont élu à quatre reprises à la Présidence de la République avec à chaque fois une avance conséquente sur son principal opposant (55% pour Chávez contre 44,3% pour Henrique Capriles lors de l’élection présidentielle d’octobre 2012). Au delà de l’amélioration des conditions de vie des classes populaires vénézuéliennes, Hugo Chávez a montré dans les faits qu’une alternative au modèle ultralibéral était possible. Ses réalisations et la façon dont il a changé en profondeur le Venezuela apporte également un démenti à un courant de pensée très en vogue aujourd’hui, affirmant que le pouvoir politique n’a plus véritablement de marge de manœuvre. 


[1] Le Venezuela est actuellement le 12ème producteur de pétrole à l’échelle mondiale et dispose des plus importantes réserves de la planète.

[2] Les dépenses sociales ont été multipliées par deux, passant de 11,33% du PIB en 1998 à 22,8% du PIB en 2011

[3] Ce taux était de 22 pour 100 000 habitants en 1994.

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2 thoughts on “Hugo Chávez au-delà des clichés

  1. Très éclairant, et en effet différent de ce qu’on peut lire habituellement. Ce serait intéressant d’avoir une référence précise d’articles de presse qui qualifient de « sociale-démocrate » l’opposition (poutchiste) à Chavez.

  2. Bon article, très factuel. Une mention de son titre de “presidente vitalicio” dans le paragraphe Le venezuela, une dictature aurait été la bienvenue 🙂 et pour l’article en voici un du Monde : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/04/13/venezuela-un-duel-maduro-capriles-dans-l-ombre-de-chavez_3158976_3222.html mais dans la presse latino on l’appelle aussi ” el socialdemocrata” ( clarin, el heraldo, el diario) Au dela de ça ils se definissent ainsi: “Somos el partido socialdemócrata de Venezuela. Asumimos la libertad, la justicia social y la solidaridad como principios rectores de nuestra acción política”. Link : http://acciondemocratica.org.ve/adport/

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